L'intelligence artificielle génère aujourd'hui des images d'architecture en quelques secondes, et tout le monde semble trouver ça formidable. Je vais dire le contraire.
Non pas parce que ces images sont toujours mauvaises. Certaines sont techniquement impressionnantes. Mais parce que derrière la promesse de rapidité et d'accessibilité se cachent quatre angles morts que le secteur de l'architecture et de la création ferait bien de regarder en face avant qu'il ne soit trop tard.
Le premier angle mort, c'est la dépendance. Les grands modèles d'IA générative qui dominent le marché aujourd'hui sont majoritairement américains. Midjourney, DALL-E, Stable Diffusion dans ses versions commerciales les plus utilisées : des outils développés, hébergés et contrôlés outre-Atlantique. Un cabinet d'architecture parisien, un studio de design lyonnais ou une agence bordelaise qui intègre ces outils dans son workflow quotidien construit sa production sur une infrastructure qu'il ne maîtrise pas. Les conditions tarifaires peuvent changer du jour au lendemain. L'accès peut être restreint pour des raisons géopolitiques, réglementaires ou simplement commerciales. Ce qui est gratuit aujourd'hui peut devenir hors de prix demain. Et le projet sur lequel vous travaillez ce soir dépend d'un serveur que vous ne contrôlez pas, dans un pays dont les priorités ne sont pas les vôtres. Pour des professionnels qui conseillent leurs clients sur la pérennité et la solidité de leurs projets, c'est une contradiction qui mérite d'être nommée.
Le deuxième angle mort, c'est l'empreinte écologique, et c'est celui dont on parle le moins. Faire tourner un modèle d'IA générative sur des serveurs distants consomme une quantité d'énergie considérable à chaque requête, multipliée par des millions d'utilisateurs simultanés. Les datacenters qui font tourner ces outils sont parmi les infrastructures les plus énergivores de la planète, et leur consommation d'eau pour le refroidissement est massive. Ce n'est pas une abstraction : c'est une réalité physique que chaque image générée contribue à alimenter. Il existe des alternatives plus sobres, notamment l'utilisation de modèles open source tournant en local sur sa propre machine, ce qui supprime les allers retours vers des serveurs distants et réduit drastiquement l'impact. Mais cette option reste marginale, technique, et inaccessible pour la plupart des professionnels qui adoptent ces outils en mode service. Pour un secteur comme l'architecture, qui porte de plus en plus une responsabilité sur l'impact environnemental des projets qu'il conçoit, déléguer sa production visuelle à l'un des outils numériques les plus énergivores du moment est une incohérence qu'il est difficile d'ignorer.
Le troisième angle mort, c'est l'uniformisation. Les modèles d'IA apprennent à partir de ce qui existe déjà. Ils sont entraînés sur des millions d'images issues du web, ce qui signifie qu'ils produisent statistiquement la moyenne esthétique de ce qui a déjà été fait. La lumière dorée de fin d'après midi sur une façade en béton brut, le végétal flottant en arrière plan, le mobilier scandinave sur un parquet clair : ces codes reviennent en boucle parce qu'ils sont surreprésentés dans les données d'entraînement. Résultat, les images générées par des outils différents, pour des projets différents, dans des contextes différents, finissent par se ressembler. Ce que chaque architecte perd dans ce processus, c'est exactement ce pour quoi ses clients le choisissent : un regard singulier, une identité visuelle propre, une façon particulière d'habiter la lumière et l'espace. On ne peut pas prétendre défendre une architecture de caractère et la faire illustrer par un outil conçu pour produire la moyenne de ce qui a déjà été vu.
Le quatrième angle mort est peut être le plus difficile à entendre pour ceux qui ont déjà fait le choix de ces outils : le paradoxe du luxe et de la massification. De plus en plus de projets se réclamant du haut de gamme, de la résidence d'exception, du programme de prestige, sont présentés avec des visuels générés par IA. C'est une contradiction fondamentale. Le luxe, dans ce qu'il a de plus authentique, repose sur le soin, le temps, la maîtrise artisanale et la singularité. Ce sont précisément les valeurs inverses de celles que porte l'IA générative, pensée pour produire vite, en masse, à moindre coût. Présenter un penthouse à deux millions d'euros avec une image qui aurait pu être produite en trente secondes pour n'importe quel autre projet envoie un signal qui contredit le positionnement même du bien. Les acheteurs de ce segment, et les architectes qui les servent, méritent mieux.
Chez Mora Studio, j'ai fait un choix qui va à contre courant de ce que beaucoup présentent comme une évidence. Chaque image est construite manuellement, volume par volume, matériau par matériau, avec un soleil positionné selon la géographie réelle du site et la physique simulée d'un moteur de rendu professionnel. C'est plus long. C'est plus exigeant. Et c'est exactement pour ça que le résultat est différent. Parce qu'une image qui ressemble à toutes les autres ne sert pas un projet qui cherche à se distinguer.
L'IA va continuer à progresser, et je ne prétends pas que ce débat est simple. Mais je pense que les professionnels de l'architecture et de la création ont une responsabilité : celle de choisir leurs outils avec autant de soin qu'ils choisissent leurs matériaux. Et de ne pas confondre ce qui est rapide avec ce qui est juste.